Notre chère identité nationale

Publié le par Erwann


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Comme on pouvait s'y attendre le grand débat sur l'identité nationale va petit à petit disparaître de la scène politique. L'annonce récente, par François Fillon, de la mise en place d'un futur comité d'experts pour discuter de la question va permettre d'éviter la poursuite des débordements qu'on a pu connaître lors des différents débats dans les préfectures tout au long des derniers mois.

Nicolas Sarkozy ne peut officiellement laisser tomber un débat qui portait sur l'un de ses principaux thèmes de campagne en 2007, débat qui devait, qui plus est, lui donner la possibilité de légitimer un peu plus aux yeux de l'opinion publique sa politique d'immigration. Malheureusement pour lui il n'avait pas prévu la possibilité qu'un tel débat puisse se retourner contre lui.

Comment en est-on arrivé là alors que paradoxalement le contexte, aussi bien national qu'international, semblait propice au lancement d'un tel débat? Pour la simple et bonne raison qu'une identité se construit le plus souvent par opposition à celles existantes. Et en l'occurrence il s'agissait forcément de la mise à l'index de la population française d'origine maghrébine et musulmane. Le discours sur le terrorisme islamiste, que personne ne voit mais qui nous menace tous si l'on en croit nos dirigeants, associé aux questions d'adaptation d'une religion présentée comme rétrograde face aux principes moraux issus des Lumières de notre belle République ne pouvait mener qu'à un tel résultat.

Pour autant, était-il légitime de réfléchir sur ce qui représente l'identité nationale en France? Si l'on prend en compte les origines des trois principaux protagonistes, ancien ou actuel ministre de l'immigration et de l'identité nationale et président de la République, qu'ils se posent la question est on ne peut plus logique.

On peut parler d'identité nationale dans un premier lieu lorsqu'il y a un background commun à une population donnée. Les premiers éléments nécessaires sont une langue, une Histoire et des symboles communs. De ce point de vue, la majorité des pays modernes disposent de ces éléments. Ce n'est cependant pas suffisant, le meilleur exemple en la matière étant très certainement des pays tels que l'Espagne ou l'Italie, qui disposent de particularités locales suffisamment fortes pour qu'une quelconque identité nationale soit remise en cause par des identités régionales souvent encore plus fortes.

Malgré une politique qui, depuis la Révolution, a cherché à gommer toute différence entre les populations françaises (nos célèbres ancêtres les Gaulois qui étaient également ceux des Algériens ou des Ivoiriens pendant la colonisation), les cultures régionales, bien que souvent mal en point aujourd'hui, ont réussi à survivre. Depuis la décolonisation elles se sont même renforcées, reprenant de l'importance en particulier dans le Pays Basque, en Bretagne ou en Corse, puis plus récemment en Alsace ou en Provence. Petit à petit se dessine la France d'avant la Révolution: celle qui malgré un Etat ultra centralisé, avait laissé une place suffisamment importante aux Provinces.

Pour une part de plus en plus importante de la population française, le sentiment d'appartenance à une région a pris le pas sur l'appartenance nationale, qui le plus souvent ne s'exprime plus que lors des grands événements sportifs, et encore, entre le début de l'espoir de victoire et la probable défaite, ou l'hypothétique réalisation de ces espérances.

Dans le même temps, l'arrivée importante de populations issues des anciennes colonies, dans leur majorité, a créé un deuxième phénomène: celui de pans entiers de Français, le plus souvent membres des classes les plus défavorisées, qui, se sentant mis de côté par leur pays d'accueil et d'adoption, bien qu'étant nés sur le territoire national, vont chercher à construire leur identité en fonction de leur pays d'origine, le plus souvent idéalisé dans leur esprit.

Le début réel d'une conscience française apparaît vers la fin du Moyen-Age, avec la disparition du modèle féodal. La Guerre de 100ans avait appris aux Rois de France que le seul moyen d'assurer l'intégrité de leur territoire mais également son expansion était d'en être le seul maître. Petit à petit la France, en particulier sous François Ier, s'est retrouvée en opposition avec l'Espagne de Charles Quint, maître de la moitié de l'Europe, puis par la suite face à l'Angleterre, nouveau maître d'Europe avec avoir vaincu la Grande Armada espagnole,  de l'Europe entière au moment de la Révolution et du Ier Empire, et enfin de l'Allemagne de 1870 à 1945.

C'est sur cette opposition successive que s'est construite la conscience collective française, avec pour point d'orgue la période entre la guerre de 1870 et la Première Guerre Mondiale, durant laquelle les arguments cherchant à démontrer la différence majeure entre un Allemand et un Français sont allés le plus loin. La France, éternelle seconde de la domination du Monde, derrière successivement chacun de ses voisins, a toujours cherché à défendre sa place, à exister face à une hégémonie qui se développait à ses portes.

Cette opposition est nécessaire à la construction identitaire de tous les pays, le meilleur exemple étant certainement les Etats-Unis, qui n'ont commencé à posséder une réelle conscience collective qu'avec la Guerre de Sécession, qui a permis au pays entier de se poser la question de ce que devaient être les Etats-Unis. Mais régulièrement cette conscience a été remise en cause, en particulier après la crise de 1929, avant qu'une nouvelle opposition, maintenue dans la durée, ne vienne ressouder la nation. Ce fut la Guerre Froide, c'est aujourd'hui la Guerre contre le Terrorisme. Qui présente elle l'avantage d'être menée contre un ennemi qui n'a pas de visage ou de frontières réellement définies, donc qui peut durer autant de temps qu'on juge son effet bénéfique pour la cohésion nationale.

En France donc, cette opposition n'existe plus depuis la fin de la colonisation. Ce qui a entraîné du même coup, un regain des identités régionales qui elles s'opposent justement à quelque chose: l'identité hégémonique qui a tenté de les détruire durant ces deux derniers siècles. Et une expression de plus en plus importante des identités d'origine chez les anciens peuples colonisés, là encore en opposition à l'identité français.

Cette identité  est d'ailleurs relativement schizophrène puisqu'elle rejette très souvent ses fondements latins pour se rêver germanique, à l'instar de ses glorieux voisins anglo-saxons et allemands. Mais en revendiquant dans le même temps cette appartenance au monde latin, à travers l'Art, le mode de vie mais aussi des titres symboliques tels que «Fille Aînée de l'Eglise».

Il reste une partie de la population qui ne sait pas en quoi se retrouver, cette population qui, historiquement, fait partie du territoire royal du début de la Renaissance, qui a été le socle de l'expansion française, la France historique en quelque sorte. Pour ces Français, il n'y a pas d'autre identité que l'identité française, mais celle-ci n'a plus réellement rien à quoi s'opposer. Parfois elle trouve un mode d'expression dans la défense de l'exception culturelle française, qui tel le village d'Astérix lutte contre la domination culturelle américaine. Et parfois à travers un débat qui doit au final rassurer cette frange de la population en leur démontrant qu'ils restent l'identité dominante sur le territoire.

Pour Eric
Besson, né au Maroc d'une mère d'origine libanaise et d'un père ancien pilote de l'armée de l'air, Nicolas Sarkozy, né dans le 17ème arrondissement de Paris, et Brice Hortefeux, né à Neuilly-sur-Seine, cette question de l'identité nationale a une réelle valeur pour la simple et bonne raison qu'ils n'ont pas d'autre identité réelle à laquelle se raccrocher, Eric Besson en tant que français né dans ce qui était encore un protectorat français, Brice Hortefeux et Nicolas Sarkozy nés quant à eux dans ce territoire qui aura été au final la France depuis la fin de l'Empire Romain. Ce sont dans ces origines, sans doute trop françaises finalement, que l'on peut tenter de comprendre qu'aucun des trois n'ait vu que le piège électoraliste qu'ils étaient en train de dresser pouvait se retourner contre eux.

Publié dans Société

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