Non, il n'y a pas 20% de racistes en France

Publié le par Erwann

 

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Pour toute personne n'ayant pas choisi ce candidat, le score de Marine Le Pen a été un choc presque à la hauteur de la qualification de son père au second tour en 2002. Très rapidement, le rejet s'est exprimé, face à cet électorat «raciste» et «xénophobe», reflet d'une France qui ne cesse de se replier sur elle-même.

Dès l'annonce des résultats, les deux finalistes ce sont donc mis en chasse de cet électorat qui sera déterminant. A coup de surenchère et des messages habituels expliquant comprendre les désirs exprimés par cette frange. Pourtant rien n'est moins sûr car aucun d'eux ne semble avoir pris le temps de comprendre comment est structuré cet électorat.

  En effet, contrairement à l'idée que l'on peut s'en faire, l'électorat FN n'est qu'en partie un électorat stable. On peut en effet considérer qu'environ 10% des électeurs votent Front National par conviction profonde. Ce pourcentage est à peu de choses près le score obtenu en 2007 par Jean-Marie Le Pen. Un électorat extrémiste et radical, le plus souvent raciste et souverainiste. Malgré tous les efforts de certains membres de l'UMP, cet électorat n'a jamais basculé en faveur de Nicolas Sarkozy, ni en 2007 ni après, ne voyant en lui au mieux qu'un rempart face au «bolchevisme» et au «métissage» que peut représenter la gauche. Ces électeurs n'ont donc jamais été séduits par la surenchère sécuritaire et anti-immigration du président sortant pour la simple et bonne raison qu'à leurs yeux il s'agissait encore du strict minimum, rien de plus. Par ailleurs, le retour de la France dans le commandement intégré de l'OTAN ou la création de l'Union Euro-Méditerranéenne ainsi que la mise en place d'un Conseil Français du Culte Musulman sont autant de décisions intolérables à leurs yeux, qui sont à mettre au bilan du président.

Mais presque la moitié des électeurs qui ont porté leur choix sur Marine Le Pen au premier tour ne l'ont pas fait pour ces raisons. Et à ce titre on peut dire que la stratégie de la présidente du FN visant à «dédiaboliser» son parti semble avoir porté ses fruits et à atteindre un score supérieur à celui de son père, même s'il ne lui permet pas de passer au second tour.

Grâce à cette approche, et sans faire une campagne particulièrement brillante, Marine Le Pen a réussi à capter un vote qui est de plus en plus protestataire. Il ne s'agit pas d'un vote qui se reportera docilement sur l'un ou l'autre des finalistes après avoir eu le sentiment d'avoir fait passé un message mais plutôt d'un vote qui exprime un certain ras-le-bol vis-à-vis des deux partis qui ont dominé la vie politique française ces 40 dernières années. Dans l'esprit de beaucoup, après tout, pourquoi ne pas donner sa chance à d'autres, ne serait-ce que pour voir ce qu'ils seraient capable de faire ou pas? Un point de vue difficilement contestable.

Nicolas Sarkozy a pensé que mener une politique plus répressive et lutter de manière plus poussée contre l'immigration pouvait être un moyen de lui assurer cet électorat. Le ministre de l'Intérieur, Claude Guéant, a pour sa part joué son rôle de rabatteur en multipliant ces derniers mois les propos anti-musulmans, lesquels sont également à mettre en parallèle avoir le discours de Grenoble prononcé par le président de la République un an et demi plus tôt, où la cible était autre mais toujours pas «de souche». Force est de constater que cette approche n'a pas porté ses fruits, le candidat-président n'a pu en tirer le moindre bénéfice électoral et ceux qui l'ont accusé d'au contraire renforcer le FN n'ont sans doute pas eu tort, quoique cela puisse être également remis en cause par les présents résultats.

Car le vote FN ne se concentre pas dans les zones où la délinquance augmente, ni celles où les populations immigrées sont les plus présentes (à l'exception notable sans doute du sud-est) mais au contraire dans les zones les plus déshéritées et les plus abandonnées du pays. Le nord et l'est du pays sont à ce titre un excellent exemple. Ce vote se retrouve également dans les communes rurales ou péri-urbaines, qui souffrent le plus de la diminution d'un certain nombre de services publics. C'est en effet dans ces zones que se font le plus ressentir la fermeture d'un bureau de poste, d'un hôpital de proximité ou d'une classe si ce n'est d'une école toute entière. Regroupant le plus souvent des populations qui souffrent par ailleurs professionnellement (les agriculteurs n'ont pas attendus 2009 pour subir des crises à répétition), ces zones géographiques se retrouvent confrontées à une multiplication des difficultés et se sentent abandonnées par l'Etat.

Dans nombre de villages, le score élevé de Marine Le Pen (qui arrive souvent en tête dans ce genre de cas) ne s'explique pas par une délinquance, inexistante, ou de l'immigration, qui n'est jamais arrivée jusque là, mais par le fait de vivre plus difficilement qu'ailleurs et surtout de se sentir oublié. A mesure que le Parti Socialiste s'est adressé aux citadins tandis que l'UMP ne venait à eux qu'en période électorale, s'est forgé un rejet profond des deux principales forces politiques du pays, jugés tous deux favorables aux populations les plus à l'aise financièrement.

Si le vote FN doit aujourd'hui interroger, ce n'est pas sur l'importance des thèmes «traditionnels» de l'extrême droite que sont la délinquance et l'immigration mais bien sur la souffrance que ressent une partie de la population, la plus défavorisée et la moins armée pour affronter la crise.

Car une étude plus poussée montre que l'électorat FN se compte majoritairement dans les rangs ouvriers, sans ou avec peu de diplôme. Non pas par manque d'éducation mais précisément du fait de l'absence de protection atténuant l'effet de cette crise. Une population pour qui une mauvaise décision politique peut avoir des conséquences catastrophiques dans la vie de tous les jours. Qui a le sentiment de ne plus être pris en compte et d'être la victime collatérale d'un double machin qui les dépasse totalement que sont l'UE et la mondialisation.

En ce sens les grands partis français ont une part importante de responsabilité. En ne s'adressant à cette frange de la population que lorsqu'ils ont besoin de voix ils renforcent le sentiment de ne pas la prendre en compte. En n'acceptant pas d'assumer leurs responsabilités par un rejet systématique de ses erreurs sur l'Union Européenne, ils contribuent à donner le sentiment que cette dernière n'apporte rien de bon. En faisant passer par une autre voix et sous une autre forme le traité de constitution européenne rejeté démocratiquement, ils prouvent n'avoir que faire de l'avis de leurs citoyens. La solution à ce niveau serait pourtant simple, plus de pédagogie et plus de démocratie au niveau supra national (un vrai pouvoir pour le Parlement Européen, une Commission qui rend des compte devant ce dernier et qui serait issu de la majorité qui s'en dégagerait par exemple) pourrait par exemple atténuer ce sentiment.

De même, ce n'est pas en voulant donner plus de garantie dans le domaine sécuritaire que ces électeurs s'éloigneront du FN mais en répondant à leurs préoccupations quotidiennes, comment trouver un emploi décent, comment vivre honorablement, trouver un logement convenable à un prix acceptable, se soigner, éduquer ses enfants. Des questions de bases auxquelles nombre de citoyens sont confrontées sans recevoir de réponse. Si lors de ce premier tour les deux Fronts, National et de Gauche, ont obtenu un tel score c'est avant tout parce qu'ils se sont adressés à cet électorat que les deux finalistes ont négligé et qu'ils tentent aujourd'hui de séduire par un discours mal préparé et inadapté.

Sans doute aujourd'hui plus que jamais le vote extrême est l'expression d'une souffrance sociale forte qui, si elle n'est pas prise en compte par les élites, aura tôt ou tard de très fâcheuses conséquences pour elles. Il invite à réfléchir profondément au modèle sociétal qui peut être proposé et à la manière de le mettre en place.

Publié dans Politique

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