La Tunisie bouillonne, l'Occident se tait

Publié le par Erwann

 

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Depuis près d'un mois la Tunisie est en ébulition. Le mouvement, parti du centre, n'a non seulement pas faibli mais a au contraire fait tâche d'huile dans le reste du pays. Une première vague de manifestations s'est produite dans de nombreuses villes peu après la mort du jeune homme ayant tenté de se suicider en s'immolant à Sidi Bouzid, où les premiers affrontements ont eu lieu. Depuis les choses ne se sont pas calmées dans cette région où le chômage est plus évelé que sur les côtes, les lycéens ont bloqués les établissements dans plusieurs villes et le sud est à présent touché par les troubles de même que Tunis.

Ce qui est, encore aujourd'hui, présenté dans la majorité des médias internationaux, français en particulier, comme étant des troubles sociaux d'ampleur, semble pourtant prendre une tournure légèrement différente. Et cette situation n'échappe pas au gouvernement tunisien qui, pour l'instant, ne sait encore s'il doit donner plus de gages de bonne foi à la population tunisienne quant à sa volonté d'arranger les choses ou utiliser la force sans retenue.

A l'heure actuelle l'armée est entrée dans la partie, depuis que les troubles ont atteint les banlieues de Tunis. Cela ne s'est malgré tout pas fait sans heurs au plus haut niveau de l'armée puisque le chef d'Etat major a été démis de ses fonctions après avoir refusé l'utilisation de la force contre les manifestants. La manière dont les choses tournent a également coûté sa place au ministre de l'Intérieur à la fois viré pour ne pas réussir à remettre de l'ordre dans un pays pourtant ultra-fliqué, mais également pour calmer la rue, sans grand succès pour l'instant.

Ce qui est le plus intéressant dans ces mouvements sociaux (peut-on encore dire cela? À quel moment peut-on parler de Révolution?) est dans la manière dont le mouvement est né, dans la rue, dans des classes sociales éduquées mais sans avenir, où la jeunesse est bloquée entre un chômage endémique, l'absence de perspective au niveau des emplois qualifiés et l'impossibilité de partir travailler à l'étranger, alors que l'Union Européenne ferme chaque jour un peu plus ses frontières.

La société civile, avocats, syndicat unique, journalistes, a réussi à se greffer au mouvement, de même que les partis d'opposition, tout du moins ce qu'il en reste. Mais aucune trace de religieux. Pour ceux qui connaissent la Tunisie aucune surprise là-dedans, pour les défenseurs du président Ben Ali à l'étranger c'est un peu plus problématique. Car jusqu'à présent le régime tunisien a toujours été défendu, en particulier en France, car il permettait soit-disant d'empêcher le développement de l'islamisme. Ce qui est bien entendu faux.

Car la Tunisie n'est pas l'Algérie, où la victoire du Front Islamique du Salut en 1991 avait été le point de départ de près de 10 années de guerre civile. Elle n'est pas non plus l'Egypte, encore moins le Proche-Orient. Si l'islamisme radical existe, il est marginal, malgré le fait que les mouvements laïcs aient été constamment bridés au cours des dernières décennies, malgré également un début d'instrumentalisation de la religion par certains proches du pouvoir, au risque de laisser le champ religieux devenir le seul champ d'expression du malaise populaire.

Dans de tels circonstances, le silence de l'Occident, et tout particulièrement de la France, est plus que surprenant. Face à un mouvement de protestation, dans lequel les principales revendications sont l'emploi et la liberté, auquel un gouvernement répond par la force, avec des tirs à balles réelles et, à présent, l'envoi de l'armée dans les rues, entendre l'UE, la France ou les Etats-Unis demander simplement de «la retenue» ou «l'ouverture de négociations» a quelque chose d'assez pathétique.

Il ne s'agit bien entendu pas de faire de l'ingérence en Tunisie, bien au contraire. Mais soutenir le mouvement actuel, appeler le président Ben Ali à entendre les revendications de la rue, parler de la nécessité de donner plus de place à la démocratie n'aurait rien d'étrange de la part d'Etats ou d'organisation supranationales se présentant comme défenseurs des droits de l'Homme dans le Monde.

L'ancien secrétaire d'Etat américain Henry Kissinger avait déclaré que la mise en place de la démocratie devait répondre à l'aspiration d'un peuple à être libre et qu'il était nécessaire de laisser celui-ci se battre pour l'obtenir, mais également de le soutenir. C'est exactement ce qui est en train de se passer en Tunisie, le soutien en moins pour l'heure.

Ce besoin de liberté, cette aspiration à une vie meilleure ne pouvait de toute manière que finir par s'exprimer en Tunisie, pays où (il faut accorder cela aux présidents Bourguiba et Ben Ali) l'éducation supérieure est accessible à tous ou presque, où la majorité des jeunes sont diplômés du supérieur. A partir de l'instant où un peuple atteint un certain degré d'éducation, celui-ci aspire à se diriger lui-même, c'est un fait démontré à de nombreuses reprises dans l'Histoire de l'Humanité.

Mais en plus de cela, la corruption, le sentiment que le modèle de développement économique qui se fait sur des emplois peu qualifiés, la captation des richesses par une petite caste extrêmement proche du pouvoir, l'écart entre le discours officiel qui parle de «miracle économique» et la vie quotidienne avec des citoyens endettés, qui ne profitent pas réellement des fruits du développement économique (par ailleurs le meilleur du continent africain, il faut également le souligner).

A l'heure actuelle la situation reste floue, en étant objectif on peut raisonnablement penser que le régime réussira à reprendre les choses en main, avec pour conséquence de peut-être décapiter encore plus durablement la société civile tunisienne. Mais les troubles réapparaitront nécessairement avec cette fois un risque: qu'un jour ou l'autre la mobilisation se fasse par les mosquées, seul espace de discussion qui pourrait perdurer, et de voir un jour une situation à l'algérienne apparaître.

Ce jour-là les gouvernements occidentaux pourront s'inquiéter de la montée de l'islamisme dans le monde arabe, ils oublieront sans doute qu'ils n'ont pas laissé la chance à un modèle alternatif de s'y développer.

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