La rue arabe se révolte

Publié le par Erwann

 

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La Tunisie a donc réveillé la rue arabe. A travers l'ensemble du monde arabe de manifestations commencent à apparaître pour demander le départ des régimes en place. En Algérie, Egypte, Yémen, Jordanie, les jours qui ont suivi le renversement de Ben Ali ont vu l'apparition de manifestations plus ou moins spontanées. Et comme on l'a beaucoup entendu ces derniers jours, la peur a changé de camp. Les gouvernements cherchent un moyen de calmer les choses.

Les techniques ont été différentes selon les pays. En Algérie et en Jordanie, des taxes ont été baissées sur les produits de première nécessité. En Syrie, le régime a décidé de suspendre bloquer l'accès d'un nombre grandissant de sites sur internet, en particulier ceux des réseaux sociaux. En Egypte, après les premières manifestations d'envergure du 25 janvier, l'accès à internet est totalement bloqué, de même que l'envoi des SMS. Il semblerait que les lignes téléphoniques soient sur le point d'être coupées.

Malgré cela, des dizaines de milliers de manifestants se sont regroupés à travers le pays, en particulier au Caire, pour demander le départ de Hosny Moubarak, au pouvoir depuis 1981. la place Tahrir, la grande place du centre-ville était couverte de manifestants et on signalait des manifestations à Alexandrie, Gizah, Suez, Ismailiya, dans le Sinaï et certaines villes du delta. On peut vraisemblablement imaginer qu'une ville telle qu'Assiout, en Moyenne Egypte, bastion des Frères Musulmans, n'est pas non plus épargnée.

Le départ de Ben Ali a fait prendre conscience à la société civile arabe qu'elle avait du poids. Et les conditions actuelles de dégradation sociaux-économiques ont renforcé le sentiment de ras-le-bol de populations qui s'appauvrissent alors que les élites ne cessent de s'enrichir.

Cette rue arabe, très présente jusque dans les années 60, jouant un rôle essentiel dans les choix politiques de leurs gouvernements, en particulier concernant Israël, avait peu à peu perdu de son pouvoir, étouffée par des régimes policiers extrêmement répressifs. Mais fatalement, à force d'être maintenu sous une pression policière permanente, la rue s'est réveillée. Et la réussite de la Révolution tunisienne a démontré qu'il était possible de changer les choses et que ces régimes n'étaient finalement pas si puissants qu'ils le faisaient croire.

A l'heure actuelle c'est tout particulièrement en Egypte et au Yémen que la situation est la plus explosive. Au Yémen les manifestants appellent au départ du président Ali Abdallah Saleh, rappelant que si 23 ans de Ben Ali était trop pour les Egyptiens, 32 ans de pouvoir leur suffisait également.

En Egypte le mouvement prend de l'ampleur également, et les parallèles avec la situation tunisienne ne manquent pas, en particulier concernant l'organisation des manifestations, qui se font via des appels sur Facebook qui sont ensuite relayés au niveau local. Le mardi 25 janvier a ainsi été marqué, pour la première fois depuis l'arrivée au pouvoir de Moubarak, par des manifestations regroupant des dizaines de milliers de personnes. Et les choses se sont amplifiées de vendredi.

Bien entendu quelques dizaines de milliers de manifestants, rapportées à une population de près de 80 millions d'habitants, sont relativement peu. Mais dans un pays où la police est toute puissante, ces manifestations sont exceptionnelles. Et qu'elles appellent ouvertement au départ de Hosny Moubarak l'est encore plus.

Pour l'instant on dénombre relativement peu de morts (moins d'une dizaine dénombrés à l'heure actuel, bilan sans doute sous-estimé) mais les arrestations se comptent par centaines. Pendant les manifestations et en dehors.

Le Caire peut-il basculer comme Tunis est tombé? Définitivement non. La première raison est que, contrairement à Zine Ben Ali, Hosny Moubarak, un militaire, troisième militaire au pouvoir depuis l'indépendance, tient à la fois la police est l'armée. C'est l'armée qui, en Tunisie, a mis Ben Ali à la porte. En Egypte elle a le pouvoir, elle ne compte pas le lâcher. Même si elle est contre le fait que Gamal Moubarak puisse succéder à son père, elle ne remettra pas en cause la structure même du régime.

La seconde raison est évidemment la position éminemment stratégique de l'Egypte. Voisin d'Israël, le pays contrôle également le canal de Suez, essentiel pour le transport maritime, et en particulier du pétrole en provenance du Golfe Persique et à destination de l'Europe Occidentale. Il est plus que certain que les Etats-Unis ne laisseront pas le pays basculer sans contrôle. Ils ont confiance en Moubarak et n'accepteraient un changement que dans le cas où son successeur apporterait les mêmes garanties.

Or, à l'heure actuel, si un pays peut basculer dans l'islamisme, il s'agit très certainement de l'Egypte. Pays de naissance du mouvement des Frères Musulmans, l'Egypte n'a en effet plus la moindre opposition organisée dans le pays, à l'exception de ce parti qui, bien que souvent réprimé, a réussi à se construire une base solide. Si demain le pays devenait un régime démocratique, il est plus que certain que les Frères Musulmans remporteraient les élections.

Dans les manifestations, les cris «Dieu est Grand» et «Moubarak ne défend pas l'Islam» ont été souvent scandés. La société s'est en effet énormément islamisé au cours des 15 dernières années, les femmes sont de plus en plus voilées, la loi s'est en partie adaptée à la loi musulmane afin de donner des gages à la société. L'absence d'opposition a transformé, comme souvent, les mosquées comme unique lieu de relative liberté, ce qui a donné un poids énorme aux mouvement fondamentalistes. Au point que si demain l'Egypte devait basculer à son tour, il faudrait s'attendre à ce que les Islamistes se retrouvent au pouvoir. Ce que les Etats-Unis et Israël ne laisseront jamais se produire.

Les événements de ces derniers jours laisseront bien entendu des traces profondes dans la société égyptienne, dans les sociétés arabes d'une manière générale d'ailleurs. Il est probable que si demain l'Egypte ou l'Algérie renversent leur régime, la situation deviendra intenable dans le reste des pays, du Maroc au Yémen (si ce dernier réussi à mettre à bas le régime d'Ali Abdallah Saleh, cela aura moins d'importance, du fait de la position périphérique du pays et de son importance relative sur la scène régionale). En attendant de nouveaux gages seront certainement donnés afin de calmer la colère de la foule. Reste à savoir si cela sera suffisant. Dans le cas contraire nous pourrons très certainement mesurer le poids réel des Etats-Unis dans la région. Ou son absence de poids.

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