Et si c'était la Révolution?

Publié le par Erwann

 

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    L'année 2011 marquera définitivement un tournant. Cela a été déjà dit et répété à de nombreuses reprises (ici même entre autres) mais de par sa richesse en événements d'importance majeure cette année restera dans l'Histoire mondiale. Et certains événements en cours ou à venir risquent d'amplifier ce sentiment. Si l'on peut déjà se demander si l'on ne risque pas d'assister à la fin du système capitaliste et sans doute la fin d'une ère, on peut déjà affirmer que 2011 est l'année de tous les troubles sociaux de par le monde, avec parfois des conséquences politiques majeures, comme l'a démontré la Révolution Arabe.

    Depuis plusieurs jours c'est au tour de la Grande-Bretagne de faire la Une de l'actualité. Suivant un schéma bien connu en France, la mort d'un jeune homme tué par la police a déclenché des émeutes dans un quartier de Londres qui se sont propagées dans d'autres quartiers de la ville et font à présent tâche d'huile dans le reste de l'Angleterre (pour l'heure le Pays de Galles, l’Écosse et l'Irlande du Nord ne sont pas concernés). Comme lors des émeutes de 2005 en France, celles d'Angleterre sont vues, au travers des pillages et destructions, comme une montée de fièvre passagère plutôt que l'expression, violente et désordonnée, le plus souvent en se trompant de cibles, d'une frustration sociale vécue par les classes sociales les plus défavorisées parmi les sujets de sa Très Gracieuse Majesté, déjà fortement précarisées par les différents gouvernements britanniques de ces 30 dernières années et à présent laminées par la crise en cours depuis 2008.

    Pour les «observateurs» pourtant, ces émeutes ne sont que le fruit de jeunes ou très jeunes désœuvrés (personne ne se pose la question de savoir pourquoi ils le sont semble-t-il) qui voient dans les troubles nés à Tottenham l'occasion de voler et détruire, rien de plus. Cette analyse simpliste nie pourtant le fait que la grande majorité des mouvements révolutionnaires de par le Monde ont été précédés par des périodes d'émeutes (ou révoltes, jacqueries, selon les époques) qui semblaient également n'être qu'un prétexte pour voler et détruire, approche, on peut en être certain que les différents rois renversés dans notre beau pays ont certainement dû entendre avant d’être confrontés à leur destin funeste.

    Plus largement, ces émeutes peuvent surtout se lire au travers d'une série d'événements du même genre qui se sont produits dans le Monde entier ces derniers mois. Certains ont retenus l'attention de médias, d'autres moins ou sur une période beaucoup plus courte. Depuis le début de l'année des protestations populaires plus ou moins violentes se sont déroulées dans le monde arabe donc (Tunisie, Égypte, Libye, Syrie mais également Yémen, Bahreïn, et dans une moindre mesure Maroc, Algérie, Jordanie et Irak), en Grèce (et ce n'est très certainement pas terminé), en Espagne (avec le mouvement des Indignados qui continue à grossir, bien qu'ayant évolué), au Royaume Uni une première fois (manifestations étudiantes importantes entre autres contre l'augmentation des tarifs d'inscriptions universitaires) mais également au Chili (là encore les étudiants en faveur d'un meilleur système universitaire), en Chine (violentes manifestations d'ouvriers dans le sud, à présent mouvement de protestation suite à l'accident ferroviaire ayant fait une quarantaine de morts et dont l'enquête a été bafouée), au Canada (émeutes à Vancouver après la défaite de l'équipe de hockey des Canucks en Coupe Stanley, la finale de NHL), la liste n'est pas exhaustive.

    Tous ces événements, bien que différents par leurs origines, leur situation géographique et le contexte politique dans lequel ils se forment, ont en commun de mettre en lumière un rejet de plus en plus profond des classes dirigeantes dont la parole est fortement remise en cause (à ce titre la montée du vote extrême en Europe se situe dans la même veine) ainsi qu'un sentiment de ras-le-bol face à une situation sociale de plus en plus difficile et précarisée par les gouvernements alors que les classes les plus riches creusent encore le fossé en augmentant leur fortune, le plus souvent avec l'aide de ces mêmes gouvernements (abattements fiscaux en tout genre dans les pays occidentaux, privatisation de tout ce qui peut l'être, éducation et santé comprises, corruption et captation des richesses ailleurs).

    Les grandes crises politiques de notre Histoire, et les changements de fond qu'ils ont le plus souvent entraîné, ont majoritairement comme dénominateur commun, en plus des frustrations déjà décrites, de s'être produites dans des périodes de faiblesse réelle du pouvoir politique. Si la Révolution ne s'est pas produite sous Louis XIV (où les révoltes n'ont pas été rares) mais sous Louis XVI (plus intéressé par la serrurerie que par l'exercice du pouvoir), ce n'est pas un hasard, de même avec Louis-Philippe ou l'enlisement de la guerre d'Algérie à la fin de la IVème République. Le même constat s'impose à l'étranger : en Angleterre au XVIème siècle, les mauvaises décisions de Charles Ier autant au niveau international que de politique intérieure seront les causes première de la Révolution qui s'y déroulera et menée, entre autres, par Oliver Cromwell. Un exemple parmi beaucoup d'autres.

    Or aujourd'hui, il faut bien le reconnaître, les leaders, en particulier en Europe, ne sont absolument pas à la hauteur. A leur décharge leurs prédécesseurs ne l'étaient pas plus eux-même et n'auraient sans doute pas fait mieux dans cette période tendue. On dit souvent que c'est en période de crise majeure que se révèlent les grands hommes. George Washington, Charles de Gaulle ou Winston Churchill (pour ne citer que ces exemples) en sont la parfaite illustration. Il est à peu près acquis qu'aucun des chef d’État et de gouvernement européens ne laissera son nom à la postérité comme étant celui ou celle qui aura su faire face.

    Pire, ils pourraient demain être pris en exemple de ces gouvernants qui, tellement déconnectés de leurs concitoyens, n'ont pas vu venir les bouleversements politiques majeures qui pourraient s'annoncer.

    Car aujourd'hui la frustration est énorme. Et le sentiment d'injustice renforcé ces derniers mois par l'impression que le système financier, sauvé en 2008 à coups de dizaine (centaines? milliers?) de milliards d'argent publique, se retourne aujourd'hui contre les États qui les ont aidé hier pour parier sur leur future déconfiture. A charge pour les citoyens d'en payer doublement les frais., ce que beaucoup n'acceptent plus. Avec l'information mondialisée et en temps réelle et les moyens de communication actuels, nombreux sont ceux qui prennent conscience qu'ils ne sont pas les seuls à voir les choses de cette manière et qu'il y a une convergence de point de vue sur les grandes lignes, au-delà des cas spécifiques de chaque pays, entre la majorité des peuples. 

    Dès lors, pour certains, si les Tunisiens et les Égyptiens ont su se rebeller contre des régimes autrement plus dangereux que ceux des pays européens, pourquoi ne le feraient-ils pas? D'autant que le plus souvent les peuples occidentaux ont le sentiment que la démocratie se résume, aux yeux de leurs dirigeants, au moment où les électeurs doivent glisser un bulletin dans l'urne mais qu'au-delà de ça les affaires de leur pays ne les concernent plus.

    Les échanges se font alors, les mouvements s'inspirent les uns des autres, et les révoltes font tâche d'huile. Jusqu'où cela peut-il aller? Si les gouvernements ne prennent pas rapidement conscience de cet état de fait cela peut aller très loin, tout particulièrement dans cette période présentée par beaucoup comme la fin du système capitaliste. Il faudra forcément inventer une alternative mais si cela ne se fait pas de manière correcte en venant du sommet il y a fort à parier que cela viendra de la base, de manière beaucoup plus violente, marquant un nouveau tournant dans l'Histoire mondiale. La première Révolution mondialisée? Peut-être, en l'état actuel des choses il s'agit d'une éventualité qu'il faut envisager de plus en plus sérieusement.

    Les grandes Révolutions de l'Histoire, celles du XVIIIème siècle tout particulièrement, si elles étaient parties de mouvements populaires, ont toujours très rapidement été captées par le sommet de l'échelle sociale. Aux États-Unis la guerre d'Indépendance a été faite par la volonté des élites américaines de s'émanciper de la Couronne qui coûtait cher (en particulier après les différentes guerres menées contre la France), limitait le commerce (les Colonies ne pouvaient commercer qu'avec l'Angleterre qui revendait ensuite les produits au reste de l'Europe) mais n'offrait pas de réelle contre-partie. Elle se sont appuyées sur des révoltes contre l'augmentation des taxes pour créer dans le peuple un volonté d'indépendance. En France la Révolution a elle été canalisée très rapidement par la bourgeoisie qui souhaitait enfin disposer du pouvoir politique en rapport avec le poids économique qu'elle avait acquis. Dans les deux cas les élites ont profité de mouvements populaires qu'elles ont encadré afin de renverser l'ordre établi et prendre le pouvoir. Aujourd'hui, alors que ces élites sont désormais devenues le pouvoir à abattre aux yeux de certains qui pourrait tirer un profit politique d'une nouvelle Révolution si ce n'est les Révolutionnaires eux-même? L'ironie serait de voir Karl Marx avoir raison quelques décennies après la chute du bloc Communiste.

   2010 avait battu le record du nombre de révoltes ouvrières dans le Monde, ces dernières étant en constante augmentation depuis le début du siècle, touchant des pays très variés. 2011 est en train d'en être la confirmation, en passant à un stade supérieur. Sans changement majeur il n'y a pas de raison que ça ne continue pas.

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