Délinquance-Immigration, ou l'art du contre-feu.

Publié le par Erwann

 

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Ces dernières semaines, le président de la République et plusieurs de ses ministres ou personnages majeurs de l'UMP ont décidé de donner une nouvelle orientation à la politique sécuritaire française. Au gré de faits divers dans le Loir-et-Cher et à Grenoble, la majorité présidentielle a multiplié les amalgames, allant parfois au-delà d'une limite que celle que l'ont appelait jusqu'alors la droite républicaine n'avait pas osé franchir jusqu'alors.

La surenchère de propositions, les amalgames volontaires et les actions de police menées, le plus souvent avec des résultats plus que discutables, sont la pierre angulaire d'une stratégie de communication avant d'être la volonté de répondre à une quelconque crainte de la population, comme l'ont rappelé de nombreux observateurs. N'hésitant pas à jouer avec des thèmes qui sont ceux de prédilection de l'extrême droite, l'UMP cherche à récupérer le seul électorat que le parti lui croit encore acquis, celui du Front National.

Car il ne faut pas s'y tromper, si les thèmes de la sécurité et de l'immigration, de plus en plus entremêlés dans les discours du parti présidentiel, reviennent autant en force, c'est avant tout pour marquer un échec cinglant de l'UMP vis à vis de son propre électorat: les dernières échéances électorales ont démontré que les électeurs de centre-droite étaient perdus, déçus par la capacité du gouvernement à répondre aux problèmes quotidiens, en particulier le pouvoir d'achat (thème centrale de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, auquel aucune réponse n'a été apporté 3ans et demi plus tard), et ne voteront sans doute pas en faveur du président sortant en 2012. Dès lors, le seul moyen de rester à flot et de réussir à conserver les voix ravies au FN en 2007, coûte que coûte.

Il n'est pas inintéressant d'observer d'ailleurs ceux que l'on a le plus entendu depuis quelques jours à l'UMP. Ce ne sont pas François Fillon ni Jean-Louis Borloo ou François Goulard, par exemple, mais Brice Hortefeux (du fait de sa fonction de ministre de l'Intérieur cela se comprend), Nadine Morano, Christian Estrosi, Frédéric Lefebvre (porte-parole de l'UMP) et Eric Ciotti (le «Monsieur Sécurité» de l'UMP, comme l'ont présenté les médias), en d'autres termes la garde rapprochée de Nicolas Sarkozy. Il y aurait volonté de créer un tir de barrage qu'on ne s'y prendrait pas autrement.

Car juste avant le délit de fuite d'un membre de la communauté des gens du voyages dans le Loir-et-Cher, abattu dans sa fuite par des gendarmes, il faut bien avouer que la majorité n'était pas à la fête. Les affaires concernant des membres du gouvernement se multipliaient, des cigares de Christian Blanc à l'appartement de fonction de Christian Estrosi en passant par le vol en jet privé d'Alain Joyandet et les émoluments de Christine Boutin, l'impression générale donnée était qu'alors qu'on forçait les français à payer le prix d'une crise qui les dépassait, au plus au niveau de l'Etat on était moins regardant.

Mais ce qui a ébranlé tout le système sarkoziste, c'est bien entendu l'affaire Bettencourt-Woerth, non pas à cause des personnes impliquées mais parce qu'elle mettait en lumière un mode de financement que l'on pensait disparu après les différentes affaires politico-judiciaires de la fin des années 80. Elle soulignait également le conflit d'intérêt dans lequel se trouvait Eric Woerth, à la fois ministre du budget et trésorier de l'UMP au moment des faits, double casquette que certains lui reprochent d'avoir mis à profit pour faire quelques cadeaux fiscaux à de généreux donateurs du parti présidentiel.

En mettant le doigt sur ce lien, on pourrait même ici parler d'imbrication, entre le monde politique et le monde des affaires, l'affaire Bettencourt-Woerth a commencé à saper les bases mêmes de ce qu'on appelle la Sarkozie, ce système construit dans les hôtels particuliers de Neully-sur-Seine qui a servi de rampe de lancement à l'actuel président, un système où l'échange de service (qui se fait à tous les niveaux de la société, cela va sans dire, il n'y a rien de condamnable là-dedans), prend ici des proportions hors du commun et qui ne sont pas nécessairement en adéquation avec l'image même d'une démocratie.

Et lorsqu'une deuxième affaire a commencé à sortir, il était clair qu'il fallait corriger le tir. Car avec l'affaire Wildenstein c'était de nouveau ce «premier cercle» des donateurs de l'UMP, ceux en lien direct avec Eric Woerth, qui était visé, là encore avec une possibilité de cadeau de la part du fisc au moment où M. Woerth cumulait la double casquette.

Mais la mort de Luigi à Saint-Aignan et la réaction de la communauté locale des gens du voyage a permis de détourner l'attention. En mélangeant allègrement les gens du voyage, les Roms et les Tziganes, plusieurs membres de la majorité ont mis à l'index des communautés entières dans des proportions jamais atteintes depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Il ne s'agit pas ici de faire un comparatif avec les années 30, comme cela a été déjà fait ailleurs, pour la simple et bonne raison que cette vision des choses n'était pas propre à ces années mais à toute la période historique antérieure à la Seconde Guerre Mondiale (l'affaire Dreyfus en est l'un des principaux exemples).

En s'éloignant de leur rôle d'élite, chargées d'expliquer et d'éviter précisément ce genre de comportement, des ministres n'ont pas hésité à montrer du doigt ceux qui sont sans doute les plus faibles. Le second étage de la fusée a été fourni par les événements de Grenoble, permettant d'en rajouter sur les questions de délinquance et là encore faisant des amalgames qui n'ont bien entendu pas lieu d'être, entre délinquance et immigration.

Car il ne faut pas prendre les personnes citées plus haut pour plus bêtes qu'elles ne ne sont. Elles ne croient pas un mot du discours qu'elles tiennent, mais elles savent également que le meilleur moyen de contenir un feu, c'est d'allumer un contre-feu. Et celui-ci a été magistral, sans compter qu'il ramène le «débat» politique (si l'on peut appeler ça comme ça) sur un terrain connu pour être plus propice à la droite. Avec un risque là encore: cela fait plus de 8 ans que la droite est au pouvoir et Nicolas Sarkozy en charge de la sécurité publiques, avec des résultats plus que mitigés malgré une surenchère de textes législatifs en la matiére. A vouloir trop appuyer sur la sécurité l'UMP risque à présent de devoir faire face à son échec concernant la délinquance.

Mais en attendant l'affaire Bettencourt-Woerth est oubliée, ce qui devrait permettre au procureur Philippe Courroye de classer le dossier en toute discrétion. Libération a bien tenté de relancer le sujet, en sortant une nouvelle affaire, cette fois-ci concernant la succession du sculpteur César, mais sans succès, l'opinion publique est passée à autre chose.

Reste maintenant à savoir si le jeu en valait la chandelle et si la garde rapprochée de Nicolas Sarkozy n'a pas, à force de trop jouer avec le feu, allumé un incendie qui cette fois risquerait de mettre à bas la société française et ce qu'on appelle le pacte républicain.

Publié dans Politique

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