Chronique d'un massacre ordinaire

Publié le par Erwann

 

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Ces derniers mois la Cour Pénale Internationale de La Haye (Pays-Bas) a repris du service. De l'interpellation puis la comparution de Ratko Mladic, ancien chef militaire des Serbes de Bosnie lors de la guerre civile yougoslave, au mandat d'arrêt international à l'encontre de Mouammar Khadafi, les crimes contre l'Humanité reviennent dans l'actualité. Et il est fort à parier que Bachar el Assad subisse le même sort si d'aventure il finissait par perdre le contrôle de la Syrie.

La Cour Pénale Internationale est assez récente puisqu'elle ne date que de 1998. Elle est l'aboutissement d'une démarche entreprise à l'issue de la Seconde Guerre Mondiale qui avait vu le jugement des principaux dignitaires Nazis et Japonais dans les procès de Nuremberg et Tokyo pour crimes contre l'Humanité.

A cette époque bien entendu la férocité et la froide organisation dont avait fait preuve les deux pays avaient marqué les esprit. Et les camps de concentration et d'extermination en étaient les aboutissements ultimes en quelque sorte. Les soldats alliés qui libéreront ces camps seront marqués à vie par l'image donnée par les survivants, qui ne représentaient encore qu'une petite partie de ce qu'on vécu des millions de Juifs, Tsiganes, Résistants, Homosexuels, Noirs (oui, il y en a eu aussi dans les camps de concentration) ou opposants politiques dans ces camps de la mort. Mais les massacres perpétrés «sur le terrain», principalement en URSS pour les Allemands, en Chine et en Corée pour les Japonais, avaient également laissé des traces.

Le «plus jamais ça» prononcé à l'époque n'empêchera malheureusement pas la réapparition de camps de concentration en Europe près de 50 ans plus tard, en Yougoslavie cette fois, où l'image d'hommes cadavériques derrières des barbelés furent de nouveau publiées dans la presse. Le siège d'une extrême violence de Sarajevo et les massacres de Srebrenica sont la principale justification de la mise en accusation de Ratko Mladic et de Radovan Karadzic, l'ancien président de la République Serbe de Bosnie., tous deux devant le Tribunal Pénal International pour la Yougoslavie.

Pire encore, le génocide rwandais, en 1994, renverra lui l'image de massacres de masse, le plus souvent perpétrés à la machette, qui fera 800.000 victimes en moins de 3 mois. Auxquelles on peut ajouter un nombre à peu près équivalent de victimes parmi les déplacés. Là encore un Tribunal Pénal International sera créé, afin de juger les organisateurs du massacre ainsi que les principaux protagonistes.

Si ces deux tragédies ont renforcé l'importance d'une justice internationale à même de juger de manière sereine les instigateurs de crimes contre l'Humanité, elles ont également renforcé l'idée que ce genre d'actes ne pouvaient être le fait que d'une poignée de personnes qui réussissent à manipuler une masse à un instant donné. Des personnes qui au final ne sont pas vraiment normales puisqu'elles ont eu l'idée d'organiser ce genre d'atrocités.

C'est déjà ce même principe qui est mis en avant concernant les camps de concentration, avec la volonté de présenter les Nazis comme des monstres, Hitler en tête, au point de créer une polémique lorsqu'un film leur donne un visage plus humain, et même sympathique dans le privé, comme lors de la sortie de la Chute. L'erreur majeur est de mélanger la monstruosité de ces actes avec la personnalité même des instigateurs, dans une vision manichéenne qui veut qu'une personne ayant de telles idées ne peut qu'être mauvaise, à tout point de vue.

Pourtant l'Histoire démontre que les génocides, qui n'avaient alors que le nom de massacres, ont été monnaie courante par le passé. La spécificité de l'Allemagne Nazie étant de la pousser à un paroxysme quasi industriel qui correspond malheureusement bien à la pensée de l'époque. Pour autant les camps de concentration ne sont pas une création nazie, puisque l'Allemagne les avait déjà utilisé, à l'orée du XXème siècle, en Namibie actuelle, avec le massacre de Hereros, littéralement décimés de 1904 à 1911. Ces mêmes camps n'étaient d'ailleurs que l'inspiration de ceux pratiqués par la Grande Bretagne en Afrique du Sud quelques années plus tôt lors de la guerre des Boers, durant laquelle plus de 120.000 personnes furent internées. Les Nazis ne feront que reprendre le «concept» en l'adaptant à leur idéologie et en particulier à son objectif de massacre à grande échelle (ce que décrit parfaitement bien le livre «La Mort est mon métier», de Robert Merle).

A la même période les Etats-Unis étaient eux en guerre aux Philippines, territoire récupéré après la guerre hispano-américaine et remportée par ces derniers. S'ensuit une lutte entre les Philippins et les Américains, de 1899 à 1903, durant lesquels, là encore, des camps de concentration feront leur apparition, dans lesquels près de 300.000 Philippins séjourneront. Les estimations du nombre de victimes de ce conflit varient énormément puisqu'elles vont de 34.000 à 1 million de personnes. Si l'on se réfère à différentes sources de l'époque on peut tout de même envisager plusieurs centaines de milliers de victimes: un soldat américain parle d'une ville de 17.000 habitants quasiment intégralement vidée de sa population, un fonctionnaire américain estime pour sa part que dans la province dont il est en charge environ un tiers d'une population de 300.000 habitants a disparu, un officier fait référence quant à lui à une réponse du général Smith lui disant que les soldats pouvaient tirer sur toute personne de plus de 10 ans.

Plus proche de nous , les Etats-Unis sont également mis en cause dans la guerre du Vietnam, où ils ont largué plus de bombes que lors de la Seconde Guerre Mondiale, faisant un usage immodéré du napalm ou de l'agent orange (défoliant contaminant aujourd'hui encore les sols vietnamiens et entraînant de nombreuses malformations et problèmes sérieux de santé de naissance) dans un conflit qui fera plus de 3 millions de morts à partir de 1965 (soit le début de l'intervention terrestre américaine, les Etats-Unis ayant commencé à intervenir de différentes manières dès le début du conflit) et jusque 1975.

Durant la Seconde Guerre Mondiale (conflit à ce jour le plus meurtrier de l'Histoire humaine avec plus de 60 millions de victimes), c'est l'utilisation de la bombe atomique à Hiroshima et Nagasaki (qui ont fait au moins 130.000 victimes au moment des explosions) et le bombardement de Dresde (305.000 morts selon le CICR) qui font débat, du fait de l'absence de cibles militaires majeures dans ces villes.

Ces mêmes Etats-Unis se sont d'ailleurs en grande partie construits grâce au génocide de peuples entiers, certains ayant totalement disparus aujourd'hui. Dès avant l'Indépendance et jusqu'au début du XXème siècle, ce sont des centaines de milliers, au minimum, de tués et déplacés. De l'utilisation de couverture inoculées de la variole données aux indiens, au déplacement dans des conditions d'une extrême précarité entraînant des milliers de décès en passant par des guerres menées directement, de nombreux peuples amérindiens disparurent en Amérique du Nord.

Les Etats-Unis n'ont bien entendu pas été les seuls, bien au contraire à agir de la sorte, la destruction de l'empire Aztèque et les nombreux massacres perpétrés par Cortés n'est qu'un exemple parmi d'autres des atrocités perpétrées par les Espagnols sur l'ensemble du continent américain. Dès l'arrivée de Christophe Colomb les massacres ont d'ailleurs commencé: le tout premier peuple amérindien au contact des Européens, les Taïnos des actuels Bahamas, aura totalement disparu quelques dizaines d'années à peine après l'arrivée de Christophe Colomb (Bartholomé de las Casas estime lorsqu'il arrive en Amérique en 1508 que la population est passée de 1494 à 1508 de 3 millions à tout juste 60.000 individus, dont il ne restera plus que 600 survivants en 1531).

Mais sans conteste le plus grand massacre découle directement du plus grand déplacement forcé de population, la Traite négrière. On estime à près de 50 millions de nombre d'Africains ayant été victime de la Traite. Dans ce genre de cas on ne parle pas seulement du commerce triangulaire entre l'Europe, l'Afrique et l'Amérique mais également de la Traite en direction du monde arabo-musulman. Pour autant la Traite vers l'Amérique présente la spécificité de déplacer les populations sur un autre continent, dans des conditions simplement ignobles. Et l'on estime qu'environ un tiers des Africains embarqués n'arrivaient jamais à destination. Environ 20% de ceux qui étaient enlevés dans leurs villages n'atteignaient même pas la côte. On peut dès lors se faire une idée du nombre effrayant de victimes que ce "commerce" a engendré.

Plus on remonte dans l'Histoire et moins l'idée de massacre semble dérangeante pour les observateurs ou protagonistes de ces période. La raison n'est pas dans l'absence d'humanité des ces derniers mais tout simplement de la valeur relative de la vie dans des époques où la violence, les maladies ou la famine étaient monnaie courante.

Au Moyen-Age ce sentiment est renforcé par l'importance du Christianisme dans la société et l'importance que cette religion donne à la vie après la mort par rapport à la vie terrestre. Le fanatisme religieux de l'époque des Croisades joue également un rôle majeur dans la manière donc sont traités les vaincus. Ainsi, lors que la prise de Jérusalem par les Croisés certains écrits parlent d'un tel massacre que le sang montait jusqu'au genoux des chevaux. Si l'on peut douter que le sang ait pu atteindre un tel niveau, on peut en revanche être persuadé que nombres d'habitants de la ville périrent ce jour-là, la mort de chaque «infidèle» étant vu comme un pas supplémentaire vers le Paradis. Et Si lors de la reprise de Jérusalem par les Musulmans un nouveau massacre n'eût pas lieu, ce fut en revanche le cas lors de la chute de Saint-Jean d'Acre.

Dans l'Antiquité les massacres de populations sont même vus comme un symbole de puissance. Si César se montre parfois magnanime avec certains peuples durant la Guerre des Gaules, il l'est nettement moins avec d'autres ou avec les récidivistes et il n'hésite pas à parler de la destruction totale de tel ou tel peuple. A cette époque on ne parle «que» de quelques centaines ou milliers d'individus, parfois quelques dizaines de milliers, mais à l'échelle de l'époque ce n'est pas rien. De la même manière, les Pharaons égyptiens n'hésitent pas à mettre en scène sur les bas-reliefs des temples ou de leurs tombeaux la destruction de villes ou le massacre d'ennemis vaincus.

Cette liste n'est bien entendu pas exhaustive, elle ne prend que quelques exemples significatifs (le génocide arménien en est un autre avec 800.000 à 1,2 millions de morts) et surtout ne tient pas compte des massacres perpétrés contre le propre peuple de certains dirigeants (La Révolution Culturelle en Chine, 400.000 à 1 million de victimes, les Khmers Rouges au Cambodge, 1,7 millions de victimes, les quelques 20 millions de victimes soviétiques de Stalinisme, etc). Elle n'a pas non plus pour but de minimiser les génocides les plus récents mais au contraire de démontrer qu'ils s'inscrivent dans une suite d'événements de plus ou moins grande ampleur dont il est nécessaire de tenir compte pour éviter qu'ils puissent un jour se reproduire plutôt que les présenter comme la résultante de l'action de quelques illuminés se retrouvant au pouvoir par certains concours de circonstances.

Publié dans Histoire

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