A l'aide, les salafistes attaquent!

Publié le par Erwann

 

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Les événements des derniers jours et les manifestations salafistes à travers le Monde arabe (et en France) ont jeté une lumière trouble sur la direction que prennent les pays du Printemps Arabe. Selon nombre d'observateurs, se passe ce que beaucoup craignaient en cas de chute des gouvernements autoritaire du monde arabe, à savoir une radicalisation de la société après la prise du pouvoir par les islamistes. Et à ce titre les élections remportées par Ennahda en Tunisie puis les Frères Musulmans (et les mouvements salafistes) en Egypte ont grandement contribué à cette inquiétude en Occident, région où la question de l'Islamisme tient pour une bonne part du fantasme.

Il ne faut bien entendu pas se leurrer, l'accès au pouvoir d'Ennahda et des Frères Musulmans montre la volonté, pour une part de la population, d'un certain conservatisme. Pour autant, cette logique n'a rien d'exeptionnel et s'inscrit totalement dans un mouvement d'ampleur mondial qui a vu successivement les Etats-Unis (avec George W. Bush) puis l'Europe glisser vers ce même conservatisme, bien qu'il s'exprime différemment du fait des différentes cultures (on pourra constater qu'à ce titre le conservatisme issus des mouvements religieux chrétiens étatsuniens n'ont pas grand chose à envier en la matière aux partis tunisiens ou égyptiens).

Mais la spécificité des votes des pays arabes repose également dans le fait que, sous les régimes dictatoriaux en place, les mouvements laïcs d'opposition ont subi une répression féroce qui les a bien souvent empêché d'éxister alors que la religion (tout particulièrement en Egypte) a été instrumentalisée par les régimes en place afin de contrôler la parole. Dès lors, quand les régimes se sont effondrés, les électeurs se sont naturellement tournés vers quelque chose qui leur était familier dans un contexte de profond bouleversement, les victoires des partis islamistes est en grande partie dû à cela.

La crainte de l'islamisme est telle en Occident que le moindre événement lié à cette mouvance est regardé à la loupe, avec l'effet grossissant que cela implique. A ce titre, la manifestation de 250 personnes présumées salafistes à Paris, près de l'ambassade américaine en est un excellent exemple. Elle a poussé à la réalisation de caricatures de Mahomet par Charlie Hebdo (au nom de la défense de la liberté d'expression, plus certainement pour faire un coup éditorial au demeurant réussi si l'on s'en réfère aux ventes du numéro en question), des enquêtes sur la mouvance salafiste en France dans Libération, des réactions de l'opposition et une prise de parole du premier Ministre. Les 250 manifestants n'en demandaient pas tant et pour eux aussi le coup de pub est parfaitement réussi. Une leçon à méditer pour tous ceux qui manifestent localement pour la sauvegarde de leur emploi : devenez salafistes, on parlera de votre lutte. Mais l'Islam est tellement utilisé comme un repoussoir par une partie de la classe politique (au point de pousser certains à faire une loi pour interdire le port d'un vêtement par tout au plus un millier de personnes), que le moindre événement le concernant prend des proportions bibliques (ou coraniques, c'est selon l'avis de chacun).

De la même manière, si l'on en croit les médias le monde arabe s'enflamme à cause d'un film de série Z. Alors que dans les faits, l'attaque du consulat de Benghazi (aux conséquences funestes pour 4 Etatsuniens) n'a concerné que quelques centaines de personnes au plus, et les détails qui arrivent depuis prouvent qu'un certain nombre de manifestants n'avaient aucunement l'intention de tuer qui que ce soit et ont au contraire tenté de sauver l'ambassadeur étatsunien. Le «ménage» est d'ailleurs en cours puisque les salafistes semble en passe d'être chassés de la ville. De même, l'attaque de l'ambassade des Etats-Unis à Tunis par quelques centaines de personnes là encore, n'a réussi que parce que la police tunisienne a mal préparé la protection du lieu. Au Caire la manifestations n'a pas réuni 2000 personnes (dans une ville de plus de 20 millions d'habitants, tout de même). Quand au Pakistan, la situation intérieure est tellement particulière après plus de 10 ans de guerre dans l'Afghanistan voisin qu'il est difficile de faire la par des choses entre ce qui est dû au film et le reste.

Presque deux ans après le début des événements de Sibi Bouzid, l'inquiétude est grande en Occident. Selon l'opinion dominante on pourrait presque penser qu'en plus de ne pas prendre la «bonne» direction, la révolution prend beaucoup trop de temps. Pourtant, un rapide coup d'oeil sur nos propres Histoires devrait permettre de grandement relativiser les choses, concernant la «lenteur» présumée de la transition.

Car si l'on prend l'Histoire de France et celle de la Révolution, non seulement celle-ci a été infiniment plus violente mais en plus elle a très rapidement pris un caractère ultra-répressif tout en tant marquée par une instabilité politique et institutionnelle forte (monarchie constitutionnelle, première République, Directoire, Consulat) pour finalement déboucher sur un nouveau régime autocratique puis le rétablissement de la monarchie. Si l'on regarde les choses attentivement on peut en conclure que la Révolution Française prend réellement fin avec l'avènement de la IIIe République en 1870 soit plus de 80 ans après la prise de la Bastille et la fin de la monarchie absolue.

Et ce n'est en rien spécifique à la France. Aux Etats-Unis par exemple, si le système politique est resté inchangé depuis 1776, l'élargissement de la nation au sud dans un premier temps puis l'équilibre sans cesse remis en cause entre états industriels du nord et agricoles du sud ont créé une forme d'instabilité spécifique qui débouchera sur la guerre de Sécession, considérée par nombre d'historiens étatsuniens comme l'instant de la prise de conscience par ses habitants de leur appartenance aux Etats-Unis, soit là encore plus de 80 ans. Il a fallu pour cela que le pays soit au bord de l'implosion. Au Royaume-Uni c'est en 1641 que commence la Révolution qui sera marquée par la décapitation de Charles Ier, la mise en place d'une éphémère république sous Oliver Cromwell, une restauration (et un retour à une forme de monarchie absolue) sous Charles II puis Jacques II avant que ce dernier ne soit renversé et que se mette en place la monarchie parlementaire, toujours en vigueur aujourd'hui, près de 50 ans après le début de la rebellion.

De quoi largement relativiser les 2 ans de cette «trop longue» Révolution arabe.

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B
Dans un récent article du monde des religions se posait la question de savoir quelle serait la place de l'islamisme dans l'avenir ? L'auteur faisait le pari qu'avec le temps celui-ci deviendrait de<br /> moins en moins politique. Il disait aussi que la victoire en cours de ceux-ci, si elle se confirmait, signalera probablement le commencement de la fin de l'islamisme... Que faut-il en penser ?<br /> C'est bien le plus grand point d'interrogation qui rend périlleuse toute analyse prospective à long terme. Faute de rationalité on peut toujnours rêver et imaginer l'avenir... J. B.
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